Musique symbolisant la liberté et privilégiant l’improvisation, le jazz sera cette année à l’honneur lors de la Fête de la musique. Un rendez-vous particulièrement attendu par l’Orchestre national de jazz (ONJ), qui donnera, à l’occasion de ses quarante ans d’existence, un concert exceptionnel le 21 juin dans la cour d’honneur du Palais-Royal, à Paris : With Carla en hommage à la pianiste et compositrice Carla Bley.
Directrice artistique de l’Orchestre National de Jazz et première femme à occuper ce poste, Sylvaine Hélary revient, à l’occasion de cet anniversaire, sur la vitalité du jazz français, entre héritage et création.
Le jazz, souvent présenté comme une musique de liberté et d’improvisation est en constante évolution. Comment l’ONJ parvient-il à conjuguer héritage et expérimentation ? Et comment définiriez-vous aujourd’hui son identité artistique ?
L’ONJ a été créé en 1986 pour donner une place institutionnelle au jazz, un peu sur le modèle des orchestres de musique classique. Depuis, ses missions ont beaucoup évolué, mais la création reste au cœur du projet. Historiquement, chaque directeur musical écrivait pour l’orchestre pendant son mandat. Aujourd’hui, le fonctionnement est plus ouvert : il n’y a plus un orchestre permanent unique, mais des orchestres à géométrie variable, constituées selon les projets.
Je peux écrire moi-même certains programmes, mais aussi commander des œuvres et inviter d’autres artistes à participer à la création. Par exemple pour La Planète Sauvage, je me suis entourée d’une équipe pluridisciplinaire mêlant vidéo, théâtre et scénographie. Cette diversité des formes fait vraiment partie de l’identité actuelle de l’ONJ.
En parallèle, nous entretenons un lien fort avec l’héritage du jazz, notamment à travers des hommages à de grandes figures ou grâce au dispositif de l’Orchestre des Jeunes, qui permet de rejouer des œuvres écrites pour l’ONJ par d’anciens chefs. Il y a donc à la fois cette volonté de faire vivre un patrimoine du jazz français et celle de défendre une musique de création contemporaine.
Quelles sont, selon vous, les principales réalisations de l’ONJ ? Comment définiriez-vous son influence sur l’évolution et le rayonnement du jazz ?
Ce que je retiens d’abord, c’est le nombre de créations produites en quarante ans. Chaque chef a écrit au moins un programme, souvent davantage. Cela représente aujourd’hui un volume très important de musique de jazz français écrite sur mesure pour grands ensembles. L’ONJ a aussi énormément fait évoluer les formats. Nous sommes sortis progressivement du modèle classique du big band pour aller vers des instrumentations plus libres. Il y a eu des projets extrêmement variés, parfois très surprenants, avec la danse, le théâtre ou même des collaborations inattendues. C’est un orchestre qui n’a jamais cessé d’évoluer.
L’ONJ représente vraiment une vitrine du jazz français à l’étranger. Aujourd’hui, le contexte est plus compliqué pour les grands ensembles de jazz, notamment en termes de diffusion. C’est précisément sur ce terrain que l’ONJ est attendu : il doit rester exemplaire en défendant des conditions de travail solides pour maintenir l’ambition artistique et continuer à soutenir cette musique.
Dans le cadre de la Fête de la musique, l’ONJ présentera le concert “With Carla” en hommage à Carla Bley. Quelles en sont les principales lignes artistiques et sources d’inspiration ? Que souhaitez-vous transmettre au public à travers ce projet ?
Avec With Carla, j’avais d’abord envie de célébrer Carla Bley elle-même : la compositrice, la pianiste, l’arrangeuse, mais aussi la femme libre qu’elle. C’est une figure qui m’inspire énormément, autant musicalement qu’humainement.
Sa musique est très particulière parce qu’elle est à la fois simple et complexe, humble et joyeuse, parfois mélancolique, toujours très vivante. Elle peut évoquer à la fois du jazz, mais aussi à des musiques de film de Nino Rota, de Fellini, et en même temps, elle a aussi exploré l’univers du rock progressif. Elle avait quelque chose de profondément inclassable.
Le projet repose sur un rapport très libre à son œuvre. Certains morceaux sont joués presque tels quels, parce qu’ils sont déjà parfaits comme cela. D’autres ont été réarrangés plus librement par Rémi Sciuto, qui a parfois intégré ses propres compositions dans les arrangements. Nous avons vraiment cherché à nous approprier sa musique plutôt qu’à faire un hommage figé.
Ce que je veux transmettre au public, c’est surtout l’énergie et la joie qu’il y avait chez Carla Bley sur scène. J’ai demandé aux musiciens de jouer debout autant que possible pour retrouver cette vitalité très physique de ses concerts. J’aimerais que le public ressente cette liberté, cette générosité collective et qu’il découvre ou redécouvre une artiste immense qui reste encore trop méconnue en dehors du cercle du jazz.
Plusieurs études soulignent la sous-représentation des femmes dans le jazz et les musiques improvisés. Face à ce constat, quelles initiatives l’ONJ met-il en place pour favoriser la place des femmes dans le jazz ?
La première chose, c’est tout simplement de donner à voir et à entendre les musiciennes. Tant que nous ne les voyons pas sur scène ou dans les équipes artistiques et techniques, elles restent invisibles.
Dans la constitution des équipes, je fais attention à la parité, même si je ne fonctionne pas avec des quotas stricts. J’essaie aussi de mélanger les générations et de repérer de jeunes musiciennes que j’ai pu croiser dans différents dispositifs.
L’ONJ développe également un axe d’action culturelle consacré à la place des femmes. Le projet Les Elles du Jazz en est un exemple : il s’agit d’un jeu pédagogique constitué d’un puzzle et d’un microsite autour de 12 figures féminines du jazz, historiques et contemporaines. L’objectif est de désinvisibiliser les musiciennes et de transmettre ces références aux plus jeunes.
Nous réfléchissons aussi aux freins économiques qui peuvent empêcher certaines femmes de poursuivre une carrière artistique. Il y a ce phénomène d'évaporation où les filles intègrent les premiers cycles de conservatoire, puis disparaissent au fur et à mesure. Alors dans le cadre de l’Académie de composition, qui est gratuite, la SACEM a mis en place une bourse destinée aux compositrices pour les aider à couvrir leurs frais de séjour pendant le stage.
Enfin, nous travaillons autour de questions de mentorat avec plusieurs partenaires dont la scène nationale de Sceau et « Jazz sous les pommiers » dans le cadre du programme « Wizz » pour lequel j’interviens auprès de musiciennes. Par ailleurs, l’année prochaine, je vais mentorer l’une d’entre elles grâce au programme porté par la SACEM et MEWEM. Je pense que le mentorat peut être un levier important, notamment pour accompagner les jeunes filles qui hésitent à se projeter dans ces métiers.
Quels sont aujourd’hui les principaux engagements de l’ONJ en matière de transmission et d’enseignement du jazz ?
La transmission est devenue un axe majeur de l’ONJ, notamment depuis la création du pôle d’action culturelle il y a six ans, dirigé par Marianne Clair.
Nous travaillons selon trois grands axes. Le premier concerne la jeunesse : interventions dans les écoles, conservatoires, création jeune public et accompagnement pédagogique. Nous allons vraiment de la petite enfance jusqu’aux études supérieures.
Le deuxième axe concerne les publics éloignés, notamment en milieu pénitentiaire. Chaque année, nous développons des projets spécifiques en prison, toujours construits avec les personnes concernées et jamais sous forme d’ateliers “clé en main”. L'année dernière à la Maison d'arrêt de Nanterre, les détenus ont réalisé le podcast Les murs ont des oreilles. Cette année, au centre pénitentiaire de Meaux, ils ont travaillé autour de la musique et du mouvement, en s'appuyant sur l'œuvre Le Sacre du Printemps de Stravinsky et Nijinski. Nous allons aussi développer davantage d’actions en milieu hospitalier.
Le troisième axe porte sur la place des femmes et le mentorat, avec toutes les initiatives que nous avons mises en place autour de ces questions.
Il y a aussi l’Académie de composition, qui est un dispositif assez unique. Elle réunit chaque année huit stagiaires autour des questions d’écriture, d’improvisation et d’orchestration. Ce n’est ni un stage de jazz traditionnel ni une académie de musique contemporaine, mais un espace où l’on interroge les liens entre écriture et improvisation, qui sont au cœur du jazz.
Plus largement, je crois profondément que le concert lui-même est un espace de transmission. Le spectacle vivant permet une expérience collective, une rencontre directe avec les artistes. Pour nous, l’enjeu est aussi de renouveler l’image du jazz et de montrer que cette musique peut être accessible, vivante et ouverte à tous les publics.
L’ONJ fête 4O ans de création : la programmation
« Je voulais que cette soirée ressemble à une fête d’anniversaire : vivante, avec des surprises et des gens que nous aimons », explique Sylvaine Hélary. Le week-end de célébration aura lieu les 12 et 13 juin au Théâtre Silvia Monfort. Pour ouvrir la fête au grand public, le premier soir commencera par un bal en quintette dans le parc Georges Brassens. Ensuite, l’Orchestre des Jeunes dirigé par le guitariste Marc Ducret jouera au théâtre avant une jam session ouverte à toutes et tous. « L’idée est vraiment de réunir les générations, » insiste la directrice de l’ONJ. Le lendemain matin, une conférence sur l’histoire de l’ONJ sera menée par des étudiants du CRR accompagnés musicalement par le big band du conservatoire. Le samedi après-midi, la création réalisée avec les détenus du centre pénitentiaire de Meaux autour du Sacre du printemps sera diffusée sous la forme d’un podcast. Puis vers 19h30, des élèves du collège Jean-Baptiste Clément du 20e arrondissement accueilleront le public en musique. Enfin, la grande soirée du samedi sera consacrée à With Carla, autour de Carla Bley, avec plusieurs invités de prestige.
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